vendredi 30 décembre 2016

Conte de Noël


Babo le petit arbre qui avait perdu sa famille
Auteure : Marie (Petite Plume)
Un conte de Noël par Marie K. (décembre 2013)
            

Il s’était réveillé un matin, tout sonné, avec une grosse bosse sur l’une de ses branches bien fournies, recouvertes d’aiguilles verdoyantes. Il ne savait plus très bien ce qui lui était arrivé.

Dehors il faisait froid et la neige commençait à recouvrir le paysage qu’il voyait autour de lui : des constructions de pierre et de béton parsemées de carreaux vitrés, des cartons, de gros bacs à ordures et des déchets un peu partout. Et quelques humains qui passaient, semblant aveugles à ce qui les entourait et courbés en avant pour se protéger du froid, bien emmitouflés dans des manteaux, des bonnets et des écharpes de laine.
Peu à peu, il se souvint.
Il se trouvait dans une forêt où l’air était pur et vivifiant, entouré d’arbres bien verts tout comme lui, couverts d’aiguilles. Il y avait les « grands », ceux qui vous regardaient du haut de leurs quatre ou cinq mètres, et qui vous protégeaient des grands vents lorsque ceux-ci se mettaient à souffler. Et il y avait les « petits », comme Babo, à peine nés – deux ans à peine - mais destinés à devenir vigoureux et pleins de sève et de vie.
Puis des hommes étaient arrivés, dans un gros camion. Et ils avaient commencé à couper, à couper, ou à déraciner, selon la taille des arbres et en fonction des parcelles où ils accomplissaient ce qui semblait être leur tâche.
Et Babo avait été l’un de ceux que l’on avait déracinés, tout petit encore, à peine un mètre cinquante de hauteur, presque un bébé comparé à ses grands congénères.
Ils avaient été chargés de nuit, sur la remorque du camion, puis recouverts d’une bâche qui rendait tout obscur, les privant de la clarté de la lune et des étoiles, et le camion avait démarré. Ils avaient roulé ainsi un bon moment jusqu’à ce que le camion se mette à ralentir, puis à rebondir, certainement sur une bosse ou une dénivellation, et Babo avait été éjecté tandis que le camion avait poursuivi son chemin sans se rendre compte de sa disparition.
Maintenant Babo se souvenait parfaitement. Et il se demandait bien où il se trouvait. Il regarda au loin, au-delà des cartons, des déchets, et des trottoirs déserts qui l’environnaient. Il aperçut des lumières, des guirlandes de lumières, qui traversaient le ciel, d’autres qui pendaient le long des constructions bétonnées. Il aperçut des feux qui clignotaient. Il aperçut des voitures, et des camions, qui commençaient à circuler de plus en plus nombreux. Le jour se levait. Il comprit qu’il se trouvait à l’entrée d’une ville là où - les « grands » le lui avaient raconté- les humains vivaient rassemblés pour se protéger des incertitudes et des dangers de la nature.
Babo n’avait pas froid mais il se sentait bien seul. Et surtout, il ne pouvait pas se déplacer, malgré ses racines qui lui étaient d’un bien piètre usage ici.  Et comment s’enfoncer dans un sol qui était si dur ? Comment puiser sa nourriture ? Combien de temps allait-il tenir ainsi ?
Une journée passa, puis deux, puis trois, puis près d’une semaine s’écoula. Babo n’avait pas vu grand monde dans l’endroit un peu reculé et désert où il se trouvait. Toujours quelques passants, qui semblaient vouloir échapper au temps tellement ils passaient à toute vitesse, sans jamais rien regarder de ce qui les entourait. Ils avançaient tête baissée, portant une main à leur écharpe ou à leur bonnet comme pour les empêcher de s’envoler, et ils couraient presque plus qu’ils ne marchaient. Néanmoins, le sol commençait à se couvrir d’un joli manteau blanc, ce qui rendait le paysage un peu moins triste et désolé.
Babo commençait pourtant à se sentir mal. Ses aiguilles s’asséchaient malgré la fraicheur de la neige et plusieurs d’entre elles se détachèrent de ses branches et tombèrent sur le sol. Babo savait que si la situation durait, c’était la fin pour lui et qu’il ne pourrait rien faire par lui-même pour l’en empêcher. Alors il se mit à repenser à « là-haut », dans la forêt, un peu sur les hauteurs, où la vie était si belle et si douce avec ses frères et sœurs, avec les « grands » de la forêt, avec les animaux qui venaient la nuit rôder autour d’eux, les frôler de leur doux pelage, avec les oiseaux qui se posaient sur leurs branches pour entonner des chants tous plus beaux les uns que les autres. Il repensait aux étoiles dans le ciel, au croissant de la lune, tantôt inversé d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt une belle lune bien pleine qui pouvait changer de couleur selon la saison, jouer à cache-cache avec les nuages. Il repensait à cet air si pur qu’il respirait et il sentait bien qu’ici ce n’était pas le même air même si le camion n’avait sans doute roulé que pendant quelques heures avant que Babo ne soit éjecté de la remorque. C’est donc que cet endroit d’où il venait n’était pas si éloigné que cela… Mais Babo savait que désormais, il n’y retournerait jamais et peut-être même que là, il allait sécher sur place et terminer sa vie avant même de l’avoir vraiment commencée. De petites larmes sortirent de ses aiguilles qui commençaient à jaunir et à pâlir.
Deux jours passèrent encore et les forces de Babo s’en étaient allées. Il sombra dans une sorte de sommeil et perdit totalement connaissance.
Quand il rouvrit les yeux, la surprise n’en finissait plus de l’émerveiller : autour de lui, une dizaine d’enfants, aux mines épanouies et joyeuses, l’entouraient, gants de laine et bonnets de toutes les couleurs, et chantaient des chants de Noël de leurs jolies voix cristallines. Ils semblaient totalement ravis de leur nouvel ami. Babo vit que ses branches avaient été décorées de boules multicolores et de guirlandes, et réalisa avant tout que ses racines avaient été replantées en terre, ce qui lui redonnait la vie.
Il balaya du regard l’endroit où il se trouvait. Plus de trottoirs déserts, plus de constructions de pierres avec des façades vitrées, plus de voitures, de camions ou de déchets. Non, l’endroit était calme, avec un peu de verdure et des massifs de fleurs endormis sous la neige qui avait maintenant totalement recouvert le paysage. Il vit un muret de pierres, quelques arbres fruitiers, et un peu plus loin le mur d’une petite maison dans les tons roses et jaunes. Il se trouvait dans un jardin. Les enfants qui l’entouraient étaient ceux de la maison, accompagnés de quelques-uns de leurs amis. Ils avaient découvert Babo totalement épuisé et sans vie un matin alors qu’ils partaient faire de la luge pour leur premier jour de vacances de Noël et l’avaient vite transporté sur le traîneau, tentant de sauver Babo en le replantant tout aussi vite dans le jardin après avoir obtenu l’accord de leurs parents. La vie revenant en Babo, même s’il n’avait pas encore repris connaissance, les enfants avaient décidé de le décorer pour la fête de Noël qui approchait et d’en faire le roi de la fête pour cette année. C’était décidé, il  n’y aurait pas d’autre sapin dans cette maison cette année-là, ni les suivantes d’ailleurs. A quoi bon couper un sapin alors qu’il est possible de le laisser en vie ?
Babo était enchanté de ses nouveaux amis, de sa nouvelle famille, et il fit également la connaissance de Poussinette, la petite chatte de la maison, qui vint le caresser de son pelage doré doux comme de la soie, des oiseaux familiers du jardin, et du rouge-gorge qui vint se poser sur l’une de ses branches comme pour lui souhaiter la bienvenue. Roi de la fête de Noël en cette fin de mois de décembre, il traversa les autres saisons allégrement et put partager les jeux et les rires des enfants, apporter un peu d’ombre à sa nouvelle famille lorsque l’été était présent et se faisait très chaud, et il se mit à grandir, grandir, grandir… pour la plus grande joie de la maisonnée qui l’avait recueilli et qui elle aussi grandissait, grandissait, grandissait et se multipliait.

 

mercredi 7 décembre 2016

Noël et les saisons expliqués aux petits (et aux grands)


Noël et les saisons expliqués aux petits (et aux grands)

Auteure : Marie K. (Petite Plume)


La fête de Noël est à l’origine une fête religieuse. Elle est célébrée depuis le IIIe siècle par les chrétiens pour fêter joyeusement la naissance de celui qu’ils reconnaissent comme « celui qui était annoncé, l’oint du Seigneur »,  en hébreu « le Messie », en grec « le Christ ». Jésus est né il y a un peu plus de deux mille ans dans une étable, à Bethléem, entouré de sa mère Marie et de Joseph, avec pour mission de porter la Parole de Dieu sur la terre, afin de rappeler aux hommes et aux femmes qu’il faut bien se comporter les uns à l’égard des autres et savoir se pardonner pour vivre en paix sur la terre et renaître dans Sa lumière après la mort. Jésus est aussi appelé « Fils de Dieu » par les chrétiens (catholiques, protestants, orthodoxes) et aussi le « Sauveur » de l’humanité.

La fête religieuse de Noël n’est donc pas célébrée par toutes les personnes de la planète. Les personnes adhérant à d’autres croyances ou d’autres religions ne célèbrent pas la fête de Noël.

Religieusement, les musulmans ont une fête tout aussi importante qui est celle de l’Aïd-el-Kebir – souvent appelée fête du mouton – en souvenir du jour où Dieu demanda à Abraham de sacrifier son fils pour lui prouver son obéissance et retint sa main au dernier moment. Cette fête dure trois jours et peut parfois tomber en hiver comme notre fête de Noël mais aussi en plein été, au printemps ou en automne. La date de sa célébration est calculée chaque année en fonction d’un calendrier bien particulier. Le calendrier de l’hégire ne compte que 354 ou 355 jours et la célébration est donc décalée chaque année d’environ onze jours. Le calendrier de l’hégire considère que nous sommes en 1437 (et non 2016 selon l’actuel calendrier grégorien).

La date officielle de Noël a été fixée chaque année au 25 décembre et correspond à quelques jours près au solstice d’hiver (la nuit la plus longue et le jour le plus court dans l’hémisphère nord).

Des milliers de personnes, même si elles ne célèbrent pas la naissance de Jésus parce qu’elles ne sont pas chrétiennes ni même croyantes, se rassemblent à Noël et décorent leur maison pour  des retrouvailles autour d’un bon repas avec leur famille, échangeant des cadeaux en signe d’amour.
 

Pour les enfants, c’est le Père Noël qui passe pendant la nuit de Noël, arrivé d’un pays du nord où il fait très froid. Le Père Noël est vêtu d’un grand manteau rouge et blanc, porte de grosses bottes fourrées, et se déplace dans le ciel sur un traîneau tiré par des rennes, pour déposer des cadeaux au pied d’un sapin qui est lui aussi devenu l’un des symboles de la fête de Noël dans l’hémisphère nord.

Le sapin est un arbre que l’on trouve dans les régions froides et celles plus tempérées de l’hémisphère nord où il fait froid en hiver et où la neige tombe à gros flocons. Il n’est donc pas un arbre que l’on trouve dans toutes les régions de notre planète.

Le 25 décembre est au cœur de la saison hiver dans l’hémisphère nord de notre Terre. Dans l’hémisphère sud, le 25 décembre est une date de la saison chaude, l’été. Cela est dû à la position de la planète Terre par rapport au soleil.

En Australie par exemple, ou en Nouvelle-Zélande, on fête Noël à la plage car c’est l’été.
Pourquoi les saisons sont-elles inversées ? Parce que la Terre, qui a une position légèrement inclinée (23°), se déplace autour du soleil en approximativement 365 jours (une année) tout en tournant sur elle-même pendant 24 heures (une journée). Cela explique le jour et la nuit et en partie le fait qu’il fasse plus ou moins chaud selon la distance entre notre région et le soleil qui éclaire et réchauffe la terre de ses rayons. À partir du solstice d’hiver (nuit la plus longue) dans l’hémisphère nord et jusqu’à l’équinoxe de printemps (nuit = jour), c’est l’hémisphère nord (tropique du Cancer) qui est le plus éloigné du soleil. C’est la saison hiver. Dans l’hémisphère sud (tropique du Capricorne), plus près du soleil, a lieu le solstice d’été (jour le plus long) et l’hémisphère entre alors dans sa saison la plus chaude (été).

À l’Équateur, les saisons sont inexistantes et il n’y a qu’un climat et une seule saison, humide. Les nuits et les jours y sont d’une durée quasi constante toute l’année (12 heures) et le soleil se lève et se couche presque instantanément (comme si on allumait et éteignait une lampe dans une pièce). Sur les tropiques (Cancer au nord et Capricorne au sud), on parle de climat tropical (une saison sèche et une saison humide). Le soleil se lève aussi très vite (mais pas aussi instantanément qu’à l’Équateur) et la nuit tombe très rapidement également.

Les régions tempérées connaissent quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver.  

dimanche 23 octobre 2016

Pierre et la Souris Verte

Dans le même esprit que le conte précédent - Euclide -, même cheminement, même fin, j'avais écrit il y a de cela des années et des années, pour "petit Pierre" qui a bien grandi depuis, une petite histoire pour enfants, illustrée. Cette historiette avait plu à un éditeur mais ce dernier n'avait pas trouvé les illustrations à la hauteur pour une publication. Puis il m'avait expliqué en long et en large comment les albums illustrés pour enfants étaient réalisés (souvent mais pas toujours) à partir de planches de dessins achetées directement sur un marché (réseau) venu d'un pays lointain. Je dis bien pas toujours car je reconnais que mes illustrations sont bien naïves et maladroites, et qu'il y a des dessinateurs et illustrateurs talentueux en France et partout dans le monde. Mais voilà, j'aime bien, mes enfants l'adorent (j'ai la chance d'avoir des super enfants, inconditionnels vis à vis de leur maman - merci mes enfants !) tout comme ils aiment d'autres petits albums que j'ai réalisés mais jamais publiés.
 
Voici donc sous forme de planches illustrées - les textes sont sous le dessin - l'histoire de Pierre et la Souris Verte. Pour la suivre, cliquez sur la première planche pour obtenir un affichage plein écran et suivez la flèche pour les planches suivantes. Pour revenir à l'article, cliquez dans le noir à côté de l'image.
 








 

Euclide


Euclide
(ou Un délire d'un math-un d'automne)

Auteure : Marie (Petite Plume)

(2009)

 

                Euclide n’est pas un petit-garçon-comme-les-autres. D’abord, il s’appelle Euclide. Il aurait bien voulu s’appeler Kevin, ou Dylan, ou James, ou encore Nicolas, enfin… un prénom comme en portent les presque quatre-vingt-dix-neuf pour cent de sa classe, mais non, ses parents ont décidé de le prénommer Euclide, en hommage à je-ne-sais-quel-grand-mathématicien-de-je-ne-sais-quel-pays-et-quelle-époque. Il faut dire que son père et sa mère sont profs de maths, ça n’aide pas. Ensuite, puisqu’il est question de son père et de sa mère, il faut savoir que monsieur Raph, son père, rencontra mademoiselle Lure, sa mère, dans un collège de province et que depuis cette rencontre-inoubliable-merveilleuse-électromagnétique-et-j’en-passe-et-des-meilleures ils ne se sont plus quittés, décidant non seulement de se marier mais aussi d’associer leurs deux noms conjointement comme cela se fait de plus en plus souvent. Ce qui fait qu’Euclide, lorsqu’il écrit son nom en inscrivant juste l’initiale de son prénom suivi de son patronyme doit noter : E. Raph-Lure. Ce qui, forcément, ne lui plait pas et fait rire plus d’un de ses camarades.

Euclide est donc un petit garçon à problème. Normal quand on a des parents profs de maths, on ne peut que rencontrer des problèmes. Fort heureusement, ils sont là aussi pour l’aider à comprendre des mécanismes pour les solutionner. Mais pour le moment, le problème d’Euclide est bien réel (bien qu’entier et non relatif) et semble être sans solution.

Euclide décide donc un beau jour – ou plutôt une belle nuit - de s’en aller, de mettre la clef sous la porte ; il décide de partir à la recherche d’une nouvelle identité, non remarquable celle-là, car il aimerait ne plus être la risée des autres enfants de la classe.

Euclide rédige un petit mot à l’intention de ses parents, leur expliquant qu’il reviendra lorsqu’il aura trouvé ce qu’il cherche, qu’ils ne s’inquiètent pas et surtout qu’ils ne l’attendent pas pour le petit-déjeuner – il ne sait pas pour combien de temps il en a – puis il sort de sa chambre sur la pointe des pieds, glisse le mot sur la table de la cuisine familiale et s’en va.

Dehors – Euclide n’avait pas prévu cela et pour tout dire il n’a rien pré-vu du tout – il fait nuit noire. Il n’y a strictement personne dans la rue dans laquelle il se trouve maintenant et Euclide commence à frissonner de froid et de peur, et aussi à se demander s’il a eu bien raison de s’en aller comme cela, sur un coup de tête et sans rien emporter avec lui si ce n’est un compas, une règle, une gomme et un crayon de papier. Ne lui demandez pas pourquoi. Un réflexe, comme cela. Quand on a des parents profs de maths, on peut avoir reçu certains conditionnements sans s’en apercevoir.

Euclide réfléchit encore quelques minutes, prêt à faire demi-tour, puis, en pensée, il revoit les enfants de sa classe rire de leurs gros rires tonitruants et moqueurs lorsque le maître d’école, en début d’année, demande aux enfants de se présenter et qu’il doit annoncer son prénom et même le répéter une deuxième ou troisième fois car à chaque début d’année, c’est la même chose, on dirait que le maître ou la maîtresse est devenu sourd : Comment ? Peux-tu répéter ? Quel prénom as-tu dit ? puis les remarques qui suivent immanquablement derrière : Ah, ce n’est pas commun comme prénom… , quand ce n’est pas : E. Raph-Lure… [soupir], ils ont fait exprès tes parents ?

Décidément non. Il ne veut plus vivre ce genre de moment. Il va aller se renseigner pour savoir si en gardant les mêmes parents il peut changer d’identité, choisir quelque chose qui collerait plus à sa personnalité que ce prénom qui fait de lui l’interface ou la projection de ses parents sur le monde et la risée de ses camarades.

Chemin faisant, petit-Euclide rencontre un gros rat noir, de la plus belle espèce. « Que cherches-tu petit, à l’heure où tu devrais être dans ton lit ? ».

-Je cherche un nom monsieur le Rat, je cherche un nom car celui que j’ai ne me convient pas.

-Je ne peux pas t’aider petit. Je vis dans les égouts, les détritus et les débarras. Je suis méprisé par les hommes, chassé à coup de balai et traqué par des pièges. Quand ce n’est pas pour me garder en vie et me faire participer à des expériences en laboratoires. Non, décidément, je ne peux pas t’aider. Ce n’est pas dans l’ombre et les déchets que tu trouveras le nom que tu aimerais tant trouver. Dirige-toi vers la lumière, là-bas peut-être tu trouveras.

Petit-Euclide baisse la tête de dépit, remercie le gros rat, et avance en direction de la lune qui éclaire la petite route sur laquelle il marche.

De sa hauteur qui lui donne le loisir de tout observer, la lune aperçoit petit-Euclide, qui lève les yeux vers le ciel. « Que cherches-tu petit, à l’heure où tu devrais être dans ton lit et faire des milliers de rêves, comme beaucoup d’autres enfants dans le monde ? »

-Je cherche un nom madame la Lune, je cherche un nom car celui que je porte ne me convient pas.

-Je ne peux pas t’aider petit. Je vis seule au milieu des étoiles, dans l’encre de la nuit, et je suis bien détachée des choses de la terre. Certains me voient comme un astre magique, croyant que je peux influencer les hommes comme j’influence les marées. Mais ils se trompent. Je ne suis là que pour vous renvoyer la lumière du soleil durant la nuit et stabiliser votre planète Terre et l’empêcher de redresser son axe, entraînant par là-même un énorme désastre écologique. J’ai ma place dans l’univers mais je n’ai aucun pouvoir par moi-même. Tu ne me vois que parce que j’intercepte, toujours sur la même face, la lumière de l’astre solaire. Dirige-toi vers la lumière, c’est elle qui pourra t’aider.

Petit-Euclide remercie la lune et soupire. Il fait nuit, et comment voir la lumière si elle ne se montre pas ? Euclide s’assied, au pied d’un arbre, et commence à tracer des cercles sur le sol à l’aide de son compas dont il vient de se souvenir qu’il l’a emporté avec lui. L’arbre est surpris. Que fait un petit garçon assis à son pied au milieu de la nuit, alors qu’il devrait être au lit ? Il pose la question au garçonnet.

-Je cherche un nom monsieur l’Arbre, je cherche un nom car celui que je porte ne me convient pas.

-Je ne peux pas t’aider petit. J’ai moi-même un nom, mais les hommes me l’ont donné et ils ne m’ont pas demandé mon avis. Pourtant je fais avec, et cela ne change rien à ma nature profonde. Mes fruits sont ceux de cette nature qui est la mienne, et qu’importe que l’on m’ait nommé noyer, marronnier, amandier, tulipier, platane ou baobab. Je fais avec petit, et je produis mes fruits lorsque la saison est venue, donnant naissance à d’autres pousses, puisant mes forces dans les entrailles de la terre et me nourrissant de lumière grâce à ces capteurs que sont mes feuilles. Je ne peux pas t’aider à trouver un nom mais je peux t’aider à t’approcher de la lumière. Grimpe sur ma cime et dès les premières lueurs de l’aube, ouvre grand tes yeux et regarde. Tu verras un spectacle sans précédent, un miracle qui se reproduit chaque matin depuis l’aube de l’humanité mais que tant d’hommes malheureusement ont oublié et ne savent plus apprécier. Ouvre tes yeux et regarde. Laisse-toi remplir de cette merveille et là peut-être tu auras la réponse que tu cherches.

Petit-Euclide range son compas, devenu inutile, grimpe dans le feuillage de l’arbre et monte jusqu’au plus haut de la cime où il commence à s’endormir.

En dormant, Euclide voit des paysages défiler sous ses yeux, des paysages magnifiques et tout en couleurs qu’il ne connaît pas. Il voit des images merveilleuses, empreintes de douceur et de majesté. Il voit un aigle gigantesque qui s’approche de lui et le fait monter sur son dos. L’aigle lui fait parcourir le tour de la planète que l’on nomme planète-bleue. L’enfant ne se lasse pas de remplir ses yeux et son cœur des émotions qui le submergent. Il remplit ses yeux de paysages tous plus magnifiques les uns que les autres. Il voit des animaux courir dans la savane, il voit une ourse blanche prendre soin de ses petits sur la banquise, il voit des milliers d’oiseaux traverser des espaces de ciel immenses, il voit des hommes blancs, des hommes noirs, des hommes jaunes, certains semblant s’aimer, d’autres s’entre-tuer. Il voit des gens s’aider, d’autres se détester. Il voit des enfants jouer, d’autres que l’on a armés. Il voit des enfants naître et d’autres disparaître. Partout la vie lui montre une multitude de facettes, toutes différentes les unes des autres, et puis enfin, il La voit, il voit la Lumière. Cette lumière si belle et si forte qu’on ne peut la regarder sans avoir à baisser les yeux. Et il se sent transporté, transporté d’une telle joie que nul mot ne saurait la décrire. Alors il demande, enfin il demande, juste en quatre mots, spontanés, non calculés : « Quel est mon nom ? » Alors la Lumière se transforme en son et en verbe et il peut entendre une voix d’une douceur à nulle autre pareille, si empreinte d’amour et de douceur que même la voix douce et aimante de sa maman ne peut lui procurer une telle joie :

-Ton nom, petit ? Tu demandes quel est ton nom ? Il est celui du chemin que tu prendras pour ta vie. Dans la vie tu as le choix. Soit tu prends le nom et le chemin que tes parents ont choisi pour toi, et tu le suis sans discuter, prolongeant ainsi à travers toi le rêve de ce qu’ils n’ont pas pu et le plus souvent pas osé réaliser ou obtenir ; soit tu écoutes au fond de toi et tu entends le nom qui fait vibrer ton âme lorsqu’il est prononcé. Ce nom tu l’entendras, un jour, au fond de toi, et ce jour tu sauras et jamais ne l’oublieras. Tu es encore petit mais tu te poses déjà de bonnes questions. Un jour tu le sauras, et jamais ne l’oublieras. Et ce jour-là rien ni personne, ni aucune force, ne pourra te dissuader de le porter. Ce pourra être Pierre, ou Simon, ou Abel ou Diego, ou tu garderas le même. Qu’importe. Parce que ce jour-là, tu ne seras plus soucieux des moqueries des autres, tu regarderas le monde depuis ton centre à toi et tu pourras délivrer tous les trésors d’amour et de créativité qui se trouvent au fond de toi, avec lesquels tu es venu le jour de ta naissance. Tu n’es pas né pour rien. Tu as ta place, et c’est à toi de la trouver. Toi seul peux faire le chemin jusqu’à toi. Je ne suis là que pour l’éclairer, et te guider dans la nuit lorsque tu te sens perdu et que tu crois avoir perdu tes repères. Retourne chez toi petit. Tu as encore à grandir, à apprendre, et surtout tu dois oublier maintenant ce que je viens de dire. Tu oublieras en surface, mais jamais n’oublieras au plus profond de toi. Tu auras l’impression vague d’un moment de brouillard, d’un moment de flou, comme lorsque l’on se réveille après un rêve que l’on vient de faire et dont on ne peut se souvenir des détails, mais qui laisse au fond de soi un espace tel qu’il permet de grandir et de se régénérer, un espace de paix où l’on peut venir à tout moment se ressourcer. Retourne chez toi maintenant, car tes parents vont bientôt se réveiller et il ne faudrait pas qu’ils te voient absent au moment du petit déjeuner.

Petit-Euclide ouvre les yeux. Il se trouve toujours sur la plus haute branche du grand chêne centenaire dans lequel il a trouvé refuge et voit la lumière du jour rosir le ciel aux premières heures de ce math-un-là. Un matin pas comme les autres. Un matin où il sent une force en lui et une énergie qu’il n’a jamais ressenties auparavant. Il ne peut dire s’il a rêvé ou si ce qu’il vient de vivre a réellement existé. Mais cette sensation au creux de son ventre, cette sensation en lui et dans son cœur, il la ressent et elle est bien réelle.

Il bondit en bas de l’arbre, parcourt en tout hâte les quelques centaines de mètres qui le séparent de la maison de ses parents, entre sans faire de bruit, se dirige vers la cuisine pour retirer le petit mot qu’il a laissé sur la table avant de partir et court se mettre sous sa couette dans son lit douillet. Quelques instants plus tard, madame Raph-Lure, sa mère, entre dans sa chambre pour s’assurer que son fils dort à poings fermés. Elle a rêvé que son fils était parti et s’est réveillée en sursaut. C’est rassurée qu’elle referme la porte de la chambre de son petit Euclide.

samedi 22 octobre 2016

Le Bois des Trois Fontaines


Le Bois des Trois Fontaines

Auteure : Marie (Petite Plume)

(Version modifiée pour blog : j’ai remplacé les prénoms que j’avais choisis lors de sa première écriture) – NDA : cette petite nouvelle pour enfants a été écrite avant l’arrivée massive des téléphones portables J
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                Émilie était ravie. Pour la première fois, sa maman l’autorisait à aller pique-niquer avec son frère Luc en compagnie de leurs camarades, dans le petit bois situé non loin du lotissement de maisons où ils habitaient. Bien sûr, c’était à deux conditions : la première était qu’elle fasse bien attention à Luc qui avait à peine plus de huit ans, et la deuxième était qu’ils soient de retour au plus tard à dix-huit heures. La fillette donna sa parole de respecter ces deux conditions et s’empressa d’aller préparer ce qu’ils avaient prévu d’emporter.
                Chaque enfant était chargé de prendre quelque chose chez lui : l’un une couverture, un autre des boissons, d’autres encore apporteraient du pain, des gâteaux secs, des fruits, du pâté ou du jambon, enfin tout ce qui serait disponible à la maison et nécessaire à la confection d’un délicieux pique-nique.
                Émilie et Luc allèrent chercher une vieille couverture dans le garage et remplirent trois bouteilles en plastique vides avec de l’eau et des sirops de différents arômes. Ils rejoignirent le groupe des enfants qui les attendaient déjà sur la placette près de leur  maison. Au total, ils étaient au nombre de douze. Ils avaient tous, exception faite du petit Luc, entre onze et treize ans. Émilie, quant à elle, venait de fêter ses douze ans.
                Après avoir vérifié que rien ne leur manquait, les enfants se mirent en route, s’engageant dans le petit sentier qui menait au Bois des Trois Fontaines.
                La journée était chaude. Le soleil se trouvait déjà haut dans le ciel et il allait bientôt être midi. On était au mois d’août et les enfants passaient le plus clair de leurs vacances scolaires d’été dehors car ils avaient la chance d’habiter dans une résidence située dans un petit village à la périphérie d’une grande agglomération. Ils avaient ainsi tous les avantages de la campagne tout en bénéficiant des commodités de la ville à proximité. De plus, tous les enfants du lotissement se connaissaient bien puisqu’ils étaient amenés à fréquenter le même groupe scolaire et pour certains le collège du secteur et à participer à différentes activités dans le centre de loisirs.
                En chemin, les langues allaient bon train. Chaque enfant avait quelque chose à raconter. Mais rapidement le sujet de leur conversation porta sur l’origine du nom du petit bois où ils allaient pique-niquer et en lisière duquel ils avaient l’habitude de construire des cabanes dans les arbres et jouer à la cachette dans les buissons. Personne ne savait réellement d’où venaient l’appellation « Bois des Trois Fontaines » mais les plus grands d’entre eux avaient entendu parler des adultes : autrefois, bien avant que ne soient construits les lotissements actuels, il y avait des champs et des bois qui entouraient le vieux village. La commune avait su préserver, lors de son expansion, de grands espaces naturels et, derrière la zone de résidence où vivaient les enfants, subsistaient encore quelques champs cultivés d’orge, de blé et de colza. Un immense terrain de plusieurs dizaines d’hectares avait été transformé en parc destiné à la promenade et aux activités de loisirs des jeunes et des moins jeunes. Le chemin qui menait au parc passait devant un petit bois que tout le monde connaissait sous le joli nom de « Bois des Trois Fontaines ». Pourtant, personne n’y avait jamais vu la moindre fontaine. Un bruit, ou plutôt une légende, courait sur cet endroit. Certains disaient qu’autrefois, il y avait très très longtemps - si longtemps que même les villageois les plus âgés n’en auraient eu connaissance que par leurs parents ou leurs grands-parents, qui le tenaient eux-mêmes de leurs parents ou de leurs grands-parents ! – autrefois donc, au milieu des arbres, jaillissaient trois sources d’eau claire disposées en triangle et les anciens les avaient baptisées fontaines. L’eau de ces sources, qui semblait provenir d’une seule et même nappe d’eau souterraine, avait la réputation de guérir ceux qui avaient le cœur pur et les mains innocentes. Hélas, les sources se seraient taries après que les gens du village eurent banni l’un de ses habitants après l’avoir accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis.
                C’est donc sans avoir vu le temps passer que les enfants parvinrent à l’endroit où ils avaient projeté de déjeuner. Il faisait doux dans le bois. Le feuillage des arbres atténuait la chaleur du soleil de ce mois estival. L’air sentait délicieusement bon. Les oiseaux chantaient comme pour saluer joyeusement l’arrivée des enfants.
                Émilie et son amie Élise étendirent la couverture au pied d’un gros chêne plusieurs fois centenaire. Luc, qui ne s’éloignait pas de sa sœur, était heureux de participer à ce pique-nique de « grands ». Jean et Alban entreprirent de construire une nouvelle cabane avec des branchages trouvés à terre. Annie, Alicia et Dorothée proposèrent de commencer à tartiner le pâté sur le bon pain croustillant que le papa de Wendy, boulanger de son métier, leur avait gentiment donné. Marianne, quant à elle, tentait de faire l’inventaire et de répartir équitablement les fruits et les biscuits qui constituaient le dessert.
                On attaqua le repas sans trop tarder car porter toutes ces victuailles sur leurs dos avait mis les enfants en appétit. La maman d’Alicia avait pensé à leur donner des gobelets en carton et l’on y servit les boissons. Quel régal ! Quand le repas fut terminé, chacun mit ses déchets et son gobelet vide dans le grand sac en papier prévu pour servir de poubelle et qui serait rapporté ensuite à la maison pour être jeté avec les ordures ménagères.
                Émilie regarda sa montre : il était à peine plus de quatorze heures et il leur restait tout l’après-midi pour s’amuser. Marianne proposa de faire un jeu de piste improvisé. Deux d’entre eux partiraient devant et laisseraient des flèches et des messages codés ou des devinettes sur leur chemin pour permettre aux suivants de suivre leur piste. Ils devaient cacher un trésor et le restant du groupe serait chargé de le retrouver. Les enfants acceptèrent unanimement cette idée. Bien entendu, le jeu devrait se dérouler uniquement dans le bois et le trésor serait obligatoirement caché dans un endroit facilement accessible à chaque enfant. À l’issue de ce jeu, on reviendrait récupérer la couverture, les sacs et les déchets, et l’on se mit d’accord sur une heure limite afin de rentrer à la maison à temps afin de ne pas compromettre une nouvelle autorisation de sortie pour un prochain pique-nique.
                Louis fouilla ses poches et trouva un crayon et un petit bloc de papier qui ne le quittaient jamais. Il fut décidé que ce seraient lui et André qui partiraient devant. Émilie portait une petite broche accrochée sur son t-shirt et elle accepta de la confier aux garçons en guise de trésor. Tous les messages sans exception devaient être ramassés pour assurer une victoire totale aux enfants qui partiraient à la recherche du trésor. On laissa trente minutes d’avance aux deux garçons qui allaient flécher la piste et cacher la broche, ce qui fit plaisir à Jean et Alban qui pouvaient ainsi continuer leur cabane de branchages.
                Le temps prévu étant écoulé, la chasse au trésor commença. Le jeu était passionnant. Les dix poursuivants n’arrêtaient pas de s’étonner de l’imagination dont Louis et André avaient fait preuve pour les piéger, laisser des indices ou fabriquer des flèches. Les messages, auxquels ils devaient toujours donner une réponse pour trouver la direction suivante, étaient originaux et pleins d’astuce. Il leur fallut faire preuve de beaucoup de perspicacité pour trouver les réponses. Luc était subjugué par ce jeu et participait de son mieux, n’étant jamais en reste pour trouver une réponse, et sans jamais se plaindre de la fatigue car il comptait bien être présent à la prochaine sortie.
                Le temps passa très vite. Il était presque dix-sept heures quand Émilie et ses camarades arrivèrent enfin à l’endroit où était caché le trésor. Ils avaient bien en main tous les messages laissés par les deux garçons de tête et numérotés, et ils venaient de ramasser la broche, comme posée tout simplement au pied d’un gros arbre. André et Louis étaient certainement dissimulés non loin de là pour assister à la découverte du trésor.
-              Ca y est les garçons ! On l’a trouvée !, crièrent triomphalement les dix enfants. Vous pouvez sortir de votre cachette !
Mais personne ne répondit à leur appel.
-              Ca y est, on vous dit ! Sortez ! On ne joue plus. Vous avez été très forts mais nous encore plus forts ! Venez !
Hélas, le silence fut le seul écho à leur appel. Les garçons semblaient avoir disparu.
L’étonnement du début passé, ce fut la peur qui commença à gagner les enfants. La journée avait si bien débuté. Elle n’allait tout de même pas se terminer tragiquement. On n’avait pas croisé de sinistre individu, ni même qui que ce soit d’ailleurs. On n’avait entendu aucun cri. Il ne fallait peut-être pas s’inquiéter inutilement. D’ailleurs le bois était petit, les garçons le connaissaient bien et on n’avait jamais entendu parler d’aucune histoire sordide dans cet endroit. Non, il ne fallait pas s’inquiéter… mais on s’inquiétait quand même. On s’inquiétait même beaucoup.
Dorothée voulut retourner chez elle et prévenir ses parents.
-              Non, dit Émilie. On a encore une demi-heure pour les retrouver. Ils ne doivent pas être bien loin. Cherchons-les. Si ma maman apprend qu’il est arrivé quelque chose, elle ne me laissera plus jamais venir en pique-nique avec vous. Il ne peut rien leur être arrivé. Le bois n’est pas très grand, nous allons les retrouver.
Mais Émilie disait plus cela pour se rassurer et rassurer les autres que parce qu’elle en était convaincue. Et si elle se trompait ? Dans ce cas, le mieux était d’avertir le plus vite possible les adultes. Que faire ? Elle connaissait bien André et Louis. Ils avaient respectivement douze et treize ans. Ils étaient des garçons sérieux. En dehors du fait qu’il leur soit arrivé un ennui, rien n’aurait pu les empêcher d’être à l’heure au rendez-vous qu’ils s’étaient fixés. Cela dit, il restait encore une vingtaine de minutes maintenant. Mais pourquoi être partis de l’endroit où ils avaient laissé le trésor ? Et pourquoi ne pas avoir tenté de le cacher un peu plus ? C’était à n’y rien comprendre.
On décida de rester groupés pour entreprendre les recherches et de marcher dans le plus grand silence afin d’entendre les appels des garçons s’ils étaient en difficulté. Le groupe quitta la petite allée du bois et s’enfonça plus avant dans celui-ci. Les enfants étaient tellement silencieux qu’on n’entendait plus que le joyeux gazouillis des oiseaux et le son feutré de leurs pas sur le sol terreux du sous-bois. Ils étaient même tellement discrets qu’on aurait pu entendre un ruisseau couler ou le murmure d’une source. Une source… Une source… « Mais oui, écoutez…, chuchota Émilie, on dirait le bruissement d’une source non loin d’ici ». Les enfants stoppèrent net. Ils tendirent l’oreille. On entendait nettement un son analogue à celui que pourrait produire une source jaillissant de la terre. Impossible ! C’était impossible ! Ce bois avait été exploré des centaines, voire des milliers de fois, par les habitants du village, à la recherche de la source légendaire, et personne, au grand jamais, personne n’avait jamais découvert l’emplacement de la moindre source dans ce bois, même tarie. « Impossible » se répétaient-ils intérieurement tout en suivant, sans s’être concertés, la direction de l’endroit d’où venait – de plus en plus distinctement – le bruit d’une eau limpide qui jaillit et coule comme un petit torrent.
Ils parvinrent rapidement dans un endroit calme et silencieux où le feuillage des arbres semblait s’écarter volontairement pour laisser passer les rayons du soleil. Les dix enfants restèrent figés sur place, muets de stupeur devant le spectacle qui s’offrait devant leurs yeux : André était à genoux, penché sur Louis allongé à terre, devant un triangle formé par trois sources, trois « fontaines » qui semblaient jaillir de nulle part et dont le déferlement emplissait cet endroit qui paraissait ne plus faire partie de ce monde. Ce lieu était comme magique. Les enfants osaient à peine s’approcher de leurs camarades.
Ce fut Émilie qui la première s’avança vers André. Ce n’est qu’au moment où elle posa la main sur son épaule qu’il se retourna. Il avait un air étrange, l’air de quelqu’un qui vient de faire un rêve merveilleux.
-              Ah, c’est toi Émilie ? demanda-t-il à voix basse. Louis s’est blessé en voulant cacher la broche dans un arbre. Bien sûr, il a désobéi puisqu’on avait dit seulement dans des endroits facilement accessibles. En tout cas, en tombant, il s’est blessé à la jambe. Une branche pointue l’a entaillé… sa plaie était large et profonde. Cela saignait énormément…
Émilie inspecta d’un rapide coup d’œil les jambes de Louis qui portait un bermuda. Aucune trace de sang ou de blessure n’était visible sur ses membres bien que le vêtement en soit taché abondamment. André remarqua son air surpris.
-              Lorsqu’il est tombé de l’arbre, continua le jeune garçon, Louis s’est enfoncé au passage une branche dans le mollet droit. Il s’est presque évanoui de douleur. Le sang n’arrêtait plus de couler. J’ai eu d’abord peur puis j’ai réalisé que j’étais seul à pouvoir l’aider. J’ai pris Louis sur mon dos pour le ramener à la maison. C’est alors que j’ai entendu un mystérieux bruit de source. Cela a été plus fort que moi. Au lieu de me diriger vers la maison, je me suis laissé guider par le son jusqu’à cet endroit. Arrivés ici, j’ai allongé Louis  par terre. Il souffrait terriblement. J’ai pris l’eau qui jaillissait du sol dans mes mains et l’ai versée sur sa blessure. Je sais que tu ne vas pas me croire mais le sang s’est arrêté de couler aussitôt. La blessure s’est refermée sous mes yeux. J’ai ensuite rincé sa jambe avec cette même eau. On ne voit plus rien. C’est comme s’il ne lui était rien arrivé. C’est miraculeux.
André était encore sous le choc. Louis, quant à lui, était resté allongé mais il semblait se porter comme un charme. Il se sentait juste un peu étourdi.
Le restant du groupe s’était approché pendant qu’André racontait leur histoire. Ils avaient donc entendu en même temps qu’Émilie le récit que venait de faire le jeune garçon. Personne n’osait ouvrir la bouche de peur de troubler ce lieu « magique ». André et Émilie aidèrent Louis à se relever. Dès qu’il fut debout, celui-ci fit signe que tout allait bien et qu’il pourrait marcher seul. Les enfants s’éloignèrent de l’endroit sans prononcer une seule parole. Peu à peu, on n’entendit plus du tout le son cristallin de l’eau jaillissant de terre et le chant des oiseaux reprit possession du silence de ce sous-bois. Revenus sur le lieu de leur déjeuner, les enfants n’avaient toujours pas échangé un mot. Ils ramassèrent la couverture qu’ils avaient pris soin de plier avant d’aller jouer, les sacs contenant les restes du pique-nique et celui des déchets. Ils prirent le chemin du retour. Il était tout juste dix-huit heures – six coups sonnaient au clocher de l’église du village que l’on apercevait à la sortie du bois – et Émilie et Luc n’auraient que quelques minutes de retard en arrivant à la maison.
Ce n’est qu’en apercevant les premiers pavillons du lotissement que les enfants retrouvèrent l’usage de la parole. Ils étaient abasourdis. Ils avaient vu les trois sources, les « trois fontaines » ! Et l’eau avait bel et bien le pouvoir de guérir ! Quelle aventure, quelle nouvelle ! Ils se demandaient s’ils devaient en parler à leurs parents ou s’ils devaient se taire car cela allait les obliger à avouer l’imprudence de Louis qui s’était blessé, risquant de compromettre la prochaine permission d’aller passer une journée seuls dans le bois. Mais leur conscience leur disait que si cette eau qu’ils avaient découverte pouvait encore soigner d’autres personnes, ils n’avaient pas le droit de taire son existence. Ils parlèrent donc.
Les commentaires allèrent bon train dans le lotissement puis dans le village tout entier. Des « gamins » auraient découvert la source magique, les « trois fontaines », alors que personne au grand jamais, personne ne les avait jamais vues, ni même entendues ! Comme par hasard, un de ces enfants se serait blessé accidentellement et aurait été guéri miraculeusement ! Quelle imagination, ces enfants ! Ou alors ne prendraient-ils pas les adultes pour de grands naïfs ?!
Quoiqu’il en soit, et devant l’insistance des enfants, on dépêcha dès le lendemain quelques hommes pour fouiller le bois de fond en comble à la recherche de ces trois points d’eau. Guidés par seulement dix des enfants – Luc et Louis reçurent l’ordre de rester à  la maison – ces hommes atteignirent l’  « endroit calme et silencieux, où le feuillage semblait s’écarter volontairement pour laisser passer les rayons du soleil ». À leur grande stupéfaction, ils virent de leurs propres yeux le triangle formé par trois sources d’eau jaillies d’une seule et même nappe d’eau souterraine. Ils s’empressèrent d’en faire part à la municipalité et aux autorités compétentes. L’endroit fut repéré et protégé, l’eau analysée – une eau particulièrement pure – et à compter de ce jour, l’eau miraculeuse qui avait le pouvoir de soigner les personnes ayant suffisamment de foi et d’innocence pour être guéries fit parler d’elle et fit le ravissement à la fois des curieux et de ceux qui purent à leur tour faire l’expérience de la guérison.
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L’année suivante, bien entendu, Luc – âgé alors de neuf ans et demi – prit non seulement part au pique-nique mais en fut lui-même l’instigateur. Louis fit la promesse d’être désormais plus attentif et de ne pas désobéir et ne pas chercher à cacher le « trésor » dans un endroit inaccessible !

 

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